Déchéance de nationalité: mon Noël républicain

 

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Avec la grotesque polémique sur la déchéance de nationalité, François Hollande offre aux Français, et plus particulièrement à certains d’entre eux (dont je suis) un cadeau de Noël tout à fait particulier.

On n’ironisera jamais suffisamment sur l’emballage minable qui l’entoure. Annoncée le 16 novembre 2015 à Versailles devant un Parlement qui avait applaudi comme un seul homme, la déchéance de nationalité pour les bi-nationaux nés français a mijoté dans son cuiseur pendant plusieurs semaines avant de devenir la pétaudière qu’on connaît aujourd’hui. Je sais maintenant qu’à l’issue de l’arbitrage rendu in extremis par le Président, je suis susceptible de perdre un jour ma nationalité française au profit d’une nationalité à laquelle (mes lecteurs le savent) je ne crois pas: ma nationalité belge.

Ce petit cadeau méritait un commentaire spécifique.

Déchéance de nationalité, déchéance de la nation

Le hasard veut que cette mesure n’intervienne pas dans n’importe quel contexte ni selon n’importe quelle méthode.

Après les attentats du 13 novembre, la République avait besoin d’une proclamation forte, et elle l’a trouvée dans cette mesure proposée en son temps par le Front National. Désormais, ce ne sont plus seulement les étrangers devenus Français et qui ont conservé leur ancienne nationalité qui sont visés par la mesure, mais les Français qui cumulent depuis leur naissance une autre nationalité. Personnellement, cette extension ne me choque pas puisqu’elle manifeste une vivacité dans l’attachement à la République et à la France elle-même.

En revanche, elle fait de moi, de fait, un Français inférieur en quelque sorte. Je sais que sur moi plane la possibilité d’une mesure pénale qui ne plane pas sur d’autres Français rencontrés si souvent au hasard de mes jours. J’aurais aimé que le sens de cette mesure soit clairement expliqué et défendu par le Président de la République.

À la place de cette explication franche dont j’estime que la France m’est redevable, j’ai seulement eu droit à un gloubi-boulga politicard, à un calcul sordide pour savoir si, dans la perspective de 2017, de la réélection de François Hollande, cette mesure était ou non un élément positif. Il est de plus en plus évident que, lorsque François Hollande l’a proposée le 16 novembre, son objectif n’était pas de réagir au terrorisme mais d’instrumentaliser les attentats pour éviter une débâcle aux régionales et pour diviser la droite.

Je n’irai évidemment pas par quatre chemins: si je pense que la déchéance de nationalité pour fait de terrorisme est une bonne chose, la façon dont elle est amenée nourrit mon sentiment d’écoeurement sur l’utilisation minable qui est faite de la démocratie par la classe politique française actuelle. Soyons francs! ce qui me gêne dans cette affaire, ce n’est pas la déchéance de nationalité, mais la déchéance de la nation dont François Hollande et sa majorité deviennent chaque jour un peu plus le symbole – eux qui transforment le destin républicain en une sorte d’immense course au salon du cuir où le premier arrivé au rayon des canapés gagne 10% de réduction sur son achat final.

Me déchoir de ma nationalité ne m’enlèvera jamais mon immense amour pour la France

Pourquoi ne pas le reconnaître? Qu’un François Hollande, qui n’est pas à la hauteur de sa fonction mais ne pense qu’à briguer un second mandat, que cette clique de canailles incapables de dépasser les petits calculs partisans, s’arroge le droit de toucher à mes droits fondamentaux et mette en doute mon amour de la France est une blessure personnelle et une souffrance.

C’est idiot à dire, la larme au coin de l’oeil, mais mon attachement à la République, à la France, avec un grand « F », n’a jamais molli, n’a jamais faibli, et n’a jamais été pris en défaut.

Avant d’être reconnu comme Français, je connaissais jusque dans les moindres détails tous les uniformes de la Grande Armée – je veux dire jusqu’aux éléments distinctifs de chaque régiment. Je connaissais les maréchaux de l’Empire, et, à la manière de Fabrice Del Dongo, je vibrais en les imaginant, partis sur les champ de bataille, proclamer la liberté des peuples. Je fêtais le 14 Juillet et, dans nos villages de la principauté de Liège, nous sortions les drapeaux bleu blanc rouge pour dire notre amour de la République. J’étais incollable sur la Comédie Humaine, Julien Sorel était mon confident et il me semble bien que je pouvais réciter pas mal de tragédies de Racine.

Quand je suis arrivé à Paris, à 17 ans, ma grande surprise fut de découvrir que pas un Français « authentique » ne nourrissait pour la France et pour ce qu’elle était le dixième de l’amour que je lui vouais. Ceux-là même qui, au lycée Henri-IV, pratiquaient quotidiennement le « patriot bashing » viennent aujourd’hui de m’expliquer qu’ils sont plus Français que moi, ces bobos qui n’avaient pas de mots de mépris assez durs pour les milieux populaires, pour le petit peuple, pour la valetaille qui fait la France au jour le jour.

Depuis cette époque, pourtant, que n’ont-ils fait de la France, ces aristocrates de la République? En trente ans, le pays s’est transformé en un champ de dévastation. Les usines qui faisaient notre prospérité sont parties. Le chômage est devenu un mal endémique. La dette publique est devenue toxique. L’école maintient un jeune sur sept dans l’illettrisme. Et du sens de la responsabilité qui fit la grandeur républicaine, il ne reste plus qu’une mentalité d’assisté où l’Etat doit tout et l’individu ne peut rien.

J’ai encore en mémoire ce membre du Conseil d’Etat (proche de la majorité actuelle) qui passa un déjeuner à Bruxelles, devant un représentant de la Commission Européenne, à « casser » son pays. Quelques mois plus tard, je le vis boire du Champagne le soir où les petits capricieux de l’équipe de France nous déshonoraient en faisant grève en Afrique du Sud. Oui, j’avais honte! Honte de voir que certains portaient les épaulettes du régime pour mieux enfoncer la patrie.

Et aujourd’hui, ces traîtres à la cause publique viennent de se donner de nouvelles lettres de noblesse en se déclarant plus Français que moi… Il en faut beaucoup, de l’amour, pour ne pas partir séance tenante en claquant la porte – de cet amour inextinguible pour un pays qui fut si grand, et que de petites gens diminuent chaque jour.

Le doigt dans l’engrenage du droit du sang

François Hollande a l’esprit probablement trop préoccupé par son prochain mandat pour avoir vu que la constitutionnalisation de la déchéance de la nationalité est un vilain doigt mis dans le droit du sang au détriment du droit du sol. Là encore, cet engrenage ne me gêne pas, à condition qu’il soit clairement choisi, expliqué et maîtrisé. Il est manifeste que, pour François Hollande, ce choix est tout sauf le produit de la raison.

Soyons donc tous bien d’accord! Petit à petit, nous entrons dans un régime très « germanique » où la loi distinguera (sans le dire clairement) ceux qui ont des ascendants français et ceux qui en ont moins voire pas du tout. Cette question d’origine deviendra un critère (même sur une toute petite portion) de distinction entre les individus. Et ceux qui, comme moi, invoquent leur amour de la France pour compenser le défaut de leurs origines, le feront en vain. Leur naissance primera leur volonté d’être français.

Encore une fois, ce choix se défend et je puis l’imaginer, à condition que chacun l’ait bien compris et l’assume en tant que tel. Sur ce point, on ne m’empêchera pas d’avoir un vrai doute, mais enfin…

L’ironie hollandaise veut que cette référence implicite au droit du sang soit arbitrée la veille de Noël. Les vieux païens comme moi y voient forcément de la malice. J’aime à rappeler que l’origine étymologique de Noël est probablement plus celtique que chrétienne. En réalité, la France est le seul pays de la chrétienté à conserver une référence pré-chrétienne dans la désignation du 25 décembre. Partout ailleurs, ce jour est désigné par une référence explicite au Christ et à la Nativité. Noël fait plutôt référence à la Fête de la Lumière, qui suit le solstice d’hiver, dans le calendrier gaulois.

C’est donc le jour de la Fête de la Lumière, celle qui laisse planer un doute sur l’identité chrétienne profonde de la France, celle qui laisse entrevoir l’attachement encore plus profond des Français au monde celte, que Hollande choisit pour introduire dans la constitution un principe racial dans la construction nationale. Certains Français sont plus citoyens que d’autres parce qu’ils ont eu plus de parents français que les autres. Cette remarquable rupture avec la tradition républicaine pour laquelle l’appartenance à la nation résulte de l’expression d’une volonté ne manque pas de piquant, puisqu’elle vient d’une majorité parlementaire qui avait été élue sur la reconnaissance du droit de vote aux étrangers – promesse qu’elle s’est empressée de ne pas tenir.

Le jour où François Hollande réunira le Congrès pour faire adopter ce texte, je lui suggère de remplacer les faisceaux de licteurs républicains, hérités de notre belle Révolution, par des croix runiques. Le cortège des parlementaires pourrait même être conduit par des druides portant du gui cueilli dans la forêt des Carnutes.

Le populisme imbécile de la majorité

On voit bien que la déchéance de la nationalité est un simple coup électoraliste qui touche à des vérités fondamentales de la Nation, sans prendre la mesure de ce que signifie ces déplacements tectoniques. Lorsque, le 16 novembre, Hollande l’a évoquée, il n’a manifestement pas compris qu’il commençait à jouer dangereusement avec le feu de la démocratie. Le fait qu’il inscrive cette mesure dans la Constitution en même temps que l’état d’urgence montre que, pour être réélu, il serait prêt à tout, y compris à balayer les libertés publiques.

Cette attitude clownesque est le propre d’une caste qui se prend au sérieux. Hollande et sa majorité n’ont jamais de mots assez durs contre le populisme. En réalité, tout dans cette majorité transpire, suinte, exsude le populisme du plus bas étage. Non seulement, le gouvernement fait l’éloge de l’exonération d’impôts pour flatter un peuple qu’il méprise, mais il est aujourd’hui prêt à servir les pires soupes idéologiques, les pires ragoûts raciaux pour garder le pouvoir.

Je ne sais aujourd’hui qu’une vérité sur ce pays que j’aime tant: il est trop grand pour les gens qui le gouvernent, trop éternel pour les ludions qui lui sucent le sang comme la vermine sur le dos des zébus dans les rizières, trop mystérieux pour ces marchands de tapis qui le coulent jour après jour.

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